Parodier Tintin, un art difficile

Dossier ~ lundi 29 septembre 2014 ~ 1 commentaire

Entre le respect et l’intégrité de l’oeuvre et le «droit» à la parodie, un numéro d’équilibriste s’impose. Cet art d’équilibriste passe d’abord par un petit rappel législatif.

DROIT AU RIRE... à certaines conditions :

La législation belge :

La parodie est une exception au droit d’auteur et s’inscrit dans un cadre légal précis qui conditionne ses formes d’expression.

Ces conditions peuvent évoluer avec le temps et sont appréciées différemment selon le juge qui aura éventuellement à connaître de l’affaire.

Le mot parodie désigne une œuvre littéraire ou artistique qui transforme une œuvre préexistante de façon burlesque, ludique ou satirique.

La loi belge permet la caricature, le pastiche ou la parodie d’une œuvre et ne permet pas à l’auteur de s’y opposer à moins qu’il puisse prouver que la caricature, la parodie ou le pastiche ait été fait dans le seul but de nuire à sa personne ou à son honneur. L’exception de parodie est justifiée par la prise en compte du principe de liberté d’expression.

La parodie, pour être admise, doit répondre à certaines conditions ;

- remplir une fonction critique (grossissement caricatural des particularités d’un auteur),
- être une œuvre originale (œuvre dans laquelle le créateur a pu déployer le minimum de fantaisie inhérente à toute création, dans laquelle on peut trouver  des éléments propres à la personnalité de l’auteur),
- avoir pour but de railler l’œuvre parodiée,
- avoir un ton humoristique (effets comiques surajoutés),
- n’emprunter que les éléments apparents de l’œuvre et strictement nécessaires à la caricature pour ne pas entraîner de confusion avec l’œuvre parodiée, ni la dénigrer. Le pasticheur recrée l’œuvre parodiée de façon déformée. Il ne faut pas s’étonner de retrouver dans la parodie l’essentiel des traits extérieurs de l’ouvrage critiqué, pourvu que ces éléments soient limités à ce qui est nécessaire pour permettre la critique satirique. Il s’agit donc de laisser subsister les dissemblances dont l’effet est de mettre fin à l’état de méprise du lecteur.


En bref, « la parodie a pour caractéristique habituelle, d'une part, d'évoquer une oeuvre existante, tout en présentant des différences perceptibles par rapport à celle-ci, et, d'autre part, de constituer une manifestation d'humour ou de raillerie ».

(La Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE - Affaire C 201/13))

En France, la même exception existe. Tout comme en Belgique, il faut faire rire sans nuire. C’est uniquement la poursuite d’une intention humoristique qui doit animer uniquement l’auteur de la parodie.

RIRE DE TOUT ?

Dans une affaire récente opposant le Vlaams Belang aux ayants droit de Vandersteen, la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE - Affaire C 201/13))s’est longuement étendue sur le sujet et a rappelé les limites de l’exception de parodie.

Source : http://www.nextinpact.com

Couverture originale de Bob et Bobette et sa parodie

Dans cette affaire, la CJUE semble vouloir « harmoniser » la notion même de parodie au sein de l’Union européenne et d’objectiver au mieux ce concept en mettant plutôt l’accent sur les différences perceptibles entre l’œuvre originale et la parodie sans que celle-ci doive présenter un caractère nécessairement original. La manifestation d’une raillerie reste une condition sine qua non.

Si le créateur d’une parodie respecte les conditions dont question ci-avant, il ne pourrait être en principe inquiété sur pied de la contrefaçon. Il faut toutefois tenir compte de la mouvance de la jurisprudence et du contexte factuel de chaque affaire.

C’est ce que rappelle ce commentateur averti dans l’affaire en question :

« Cependant, même en respectant ces conditions, tout et n’importe quoi ne peut être dit par ce biais. La parodie doit en effet répondre à un juste équilibre entre les intérêts des créateurs et des titulaires de droits et la liberté d’expression de celui qui s’en prévaut, tempère la Cour :
- « Si une parodie transmet un message discriminatoire, les titulaires de droits de l’oeuvre parodiée ont, en principe, un intérêt légitime à ce que leur oeuvre ne soit pas associée à un tel message » résume alors la Cour de justice qui pose classiquement, que la liberté d’expression n’est pas absolue ».


Source : Marc Rees - Journaliste, rédacteur en chef

Au nom de la parodie, un auteur ne pourrait pas tenir des propos discriminatoires, injurieux ou haineux. Cette limite s’impose à tous parodie ou non ! Les parodies sexuelles sont elles aussi périlleuses… Plus délicate est la question des parodies pornographiques ! La subjectivité du juge peut l’emporter. Il peut balayer d’un revers de la main, l’exception de parodie au motif d’un goût douteux de l’œuvre parodique. La parodie peut être considérée à ce point choquante, grossière, offensante et scandaleuse que toute intention d’humour ne peut alors qu’être écartée. C’est dans ce contexte que Tintin en Suisse a été interdit en France et en Belgique.

Cet élément a peut-être également joué dans la fermeture du site « Martine cover generator » qui permettait de créer des couvertures détournées du célèbre personnage de Martine et notamment des couvertures graveleuses telles que « Martine découvre Playboy » ou « Martine n’a pas de culotte ». Dans ce cas là, le créateur du site s’est rangé à l’avis de l’éditeur Casterman qui l’a pressé de fermer le site.

Lire : Parodier "Martine", c'est fini - Top 30 des détournements de « Martine », la parodie qui ne vieillit pas

RIRE ET RIEN D’AUTRE

L’exception de parodie n’autorise pas un détournement de l’œuvre de type mashup graphique ou sous toute autre forme dénué de toute intention railleuse. Ainsi par exemple, les couvertures de Tintin Au Pays de Lovercraft (Howard Philip Lovecraft) réalisées sous le crédit Muzski ne s’inscrivent pas dans le cadre de l’exception de parodie. Les initiatives « créatrices » de type remix, mashup, bootleg, fanfiction, fanfic, hommages, dōjinshi ou autres travaux dérivés, etc... sont en principe soumises au droit d’auteur.


Mashup STAR WARS _ NINTENDO - Du bonheur pour... par meknine

Lire aussi : Le droit de parodier, ou les épineuses contraintes juridiques

Si la culture libre qui prône la liberté de distribuer (par l’utilisation de l’Internet notamment) et de modifier des œuvres de l’esprit venait à mettre de côté le droit d’auteur, cela nuirait gravement à la création artistique !

Un peu de sagesse...

« On ne peut admirer en même temps la lune, la neige et les fleurs. »

Vos contributions (1) Contribuer
zdhgsimercredi 1 octobre 2014 à 13:44
Très bon rappel et article de la part de Moulinsart. A destinations d'un bon nombre de parodiées . Tintin n'est pas votre œuvre espèces de bachibouzouks de parodier/pasticheur !
+5
Choisissez un pseudo
Entrez votre email
Entrez un mot de passe
Choisissez un pseudo entre 5 et 12 caratères.
Valider mon inscription
Dans quelques secondes vous allez recevoir un email de confirmation.
 
Vous pouvez dès à présent vous connecter avec vos identifiants.

OK