Tintin tais-toi !

Dossier ~ lundi 22 octobre 2012 ~ 8 commentaires

Cette fois, c'est une bibliothèque suédoise qui a tenté de museler notre héros et bannir de ses rayonnages " TINTIN I KONGO ". Sous la pression de l'opinion publique, cette tentative a rapidement échoué. Le bon sens l'a emporté au-delà de toute sensibilité communautaire.

Hergé ne s'est jamais caché d'avoir commis un péché de jeunesse et il ne fait aucun doute que cette aventure est marquée par son temps. De là à tenter d'édulcorer le passé, il y a une limite à ne pas franchir ! À force de vouloir laver plus blanc que blanc, l'Histoire en deviendra biaisée...

Hergé a expliqué les faiblesses historiques du récit.

"...il se fait que j'étais nourri des préjugés du milieu bourgeois dans lequel je vivais... C'était en 1930. Je ne connaissais de ce pays que ce que les gens en racontaient à l'époque... Et je les ai dessinés, ces Africains, d'après ces critères-là, dans le pur esprit paternaliste qui était celui de l'époque, en Belgique." in, SADOUL, Nurma, Entretiens avec Hergé, Tournai, Casterman, 1989, p.74.

L'intention de ce journal n'est certainement pas ici de faire une analyse de cet album contre les griefs formulés à son encontre, mais avant de juger une œuvre in abstracto, il faut user de la plus grande prudence. Une telle vertu facilite une réflexion judicieuse et raisonnée. L'album Tintin au Congo n'échappe pas à cette règle et nous livre des exemples qui témoignent d'une grande vérité, humanité et justice, bien éloignées d'une étiquette raciste.

LES SIGNFICATIONS CACHÉES

La Belgique est un léopard !

Autre dialogue célèbrede Tintin au Congo Dans la version noir et blanc, première manière : « La Belgique est ce qu'on appelle... Un léopard ! ».

Fascimilié Tintin au Congo page 65

En Afrique centrale, le léopard est un animal qui fait peur. On le respecte. Identifier la Belgique à un léopard, c'est inspirer le respect à son égard mais aussi montrer que cette Belgique peut faire peur. Hergé en était-il conscient ? Sans doute pas. Il a choisi un léopard, parce que ce félin revenait régulièrement dans la documentation qu'il avait compulsée.

En revanche, il est certain que ses lecteurs congolais ont dû comprendre cette phrase, en la décryptant selon leurs références culturelles locales.

Un drôle de train !

Dans Tintin au Congo, Hergé double d'abord l'effet du gag initial trouvé dans For Heaven's Sake (Pour l'amour du ciel), un film d'Harold Lloyd en le retournant : c'est la locomotive qui se couche sur le flanc et non la voiture qui se retrouve broyée. C'est pourtant à cette issue qu'on aurait dû s'attendre.

Film d'Harold Lloyd - For Heaven's Sake

Ensuite, il en triple la portée en allouant une vénérable et très vétuste Ford-T - un modèle transsaharien datant vraisemblablement d'avant 1912 - comme moyen de locomotion au petit reporter. Le résultat de l'accident en est encore moins crédible ! Quelle autre leçon pourrait être, logiquement, tirée de cet épisode plus que burlesque, sinon que les Belges devaient être de bien mauvaises gens pour oser refiler aux Congolais un matériel ferroviaire à ce point pourri ? Cette locomotive doit au moins remonter au temps de la bisaïeule de George Stephenson...

À la nuit tombante

Où sont la ségrégationet l'exploitation ? Nulle part ! Hergé ne les met pas en images dans Tintin au Congo. Et l'une et l'autre sont singulièrement absentes de l'histoire. Plus que cela, Hergé met en image une scène impossible dans une colonie bien réelle: un blanc (Tintin) en compagnie d'un noir (Coco) au coin du feu comme deux bons amis. C'est d'ailleurs Coco qu'on retrouve aux côtés de Tintin dans la Ford T de la couverture de l'album couleurs (1946).

Tintin au Congo page 18

Nous pourrions continuer la démonstration plus encore. Les exemples foisonnent dans l'album. Quoi qu'il en soit, évitons des jugements simplistes et réducteurs !

Tintin au Congo est l'album le plus chahuté :

- En Belgique, Bienvenu Mbutu Mondondo a échoué dans sa tentative de faire interdire l'album;

- Aux États-Unis, La Public Library de Brooklyn a décidé de supprimer de ses rayons Tintin au Congo; L'album, jugé raciste par plusieurs lecteurs, est désormais rangé dans le coffre-fort de la bibliothèque;

- En Angleterre, l'album est rangé dans le rayon BD adultes !

La censure a toujours existé. Cette forme de répression était déjà présente bien avant l'invention de l'imprimerie.

- De l'antiquité grecque et romaine, en passant par l'Ancien Régime où elle fait figure de véritable institution et également sous Napoléon, elle ne s'est pas essoufflée pour autant et demeure d'une grande actualité.

- Sous Rome, elle sévissait d'abord sous l'appellation « nota censoria » qui s'apparentait à un blâme infligé par le censeur dont la mission était de faire le recensement des citoyens et d'établir la liste des sénateurs et membres de l'ordre équestre. Si l'un de ces derniers commettait un acte blâmable ou critiquable sur le plan de la morale, la « nota censoria » était annotée sur la liste du cens. Plus tard, la censure opère sous le nom délicat de « perduellio » qui vise à protéger le peuple romain et la sûreté de l'Etat et à sanctionner ce que nous pourrions appeler la lèse-majesté.

- Sous l'Ancien Régime, ceux qui s'écartent du droit chemin dicté par la foi catholique sont déclarés hérétiques et blasphématoires par les hommes de l'Église. Des personnalités aussi célèbres que Molière ou La Fontaine subissent les affres de la censure. Dans le cas de La Fontaine, ce sont deux écrits qui sont frappés : Contes en vers et les Fables. La censure marche au pas cadencé de Dieu (de façon générale la question religieuse), du roi (ou tout ce qui touche à l'État) et enfin des bonnes mœurs.

- Voltaire (dix-huitième siècle) a quant à lui usé de toutes les ruses pour ne pas être embastillé : œuvre anonyme, fausses signatures, faux lieux d'édition, diversité de genres (lettres, contes, homélie, etc...), écriture dite masquée (fait parler ses personnages), etc... La censure touche aussi d'autres arts que l'écriture et la philosophie qui est un particularisme français.

Celui qui s'expose risqueselon les époques : prison, bannissement, galère, exil, interdiction d'exercer sa profession (licenciement), campagne de dénigrement etc...

- Il est interdit d'interdire disait un slogan de mai 68. Mais depuis la mondialisation, la liberté d'expression s'expose au vent de la censure qui tend à la réduire en poudre au nom du « politiquement correcte » ou de valeurs défendues par des groupes sociaux, communautaristes ou religieux.

Wolff, une mort dérangeante

Hergé a lui-même de temps en temps été la cible de la censure de personnes bien-pensantes, inquiets par le fait qu'Hergé parlait du suicide de Wolff dans On a marché sur la Lune . Pour Hergé, il ne faisait aucun doute que Wolff se sacrifiait et qu'il n'y avait aucun espoir de retour. Sur la pression de l'Église, il a dû modifier son phylactère et mettre « Peut-être un miracle me permettra-t-il d'en réchapper...»( On a marché sur la Lune, p.55).

On a marché sur la Lune page 55

Black and white

Lors de la publication de l'album aux États-Unis (vers 1973), Hergé fut aussi contraint par les éditeurs de supprimer toute mixité raciale. C'est cette version qui est actuellement disponible sur le marché.

1ere edition NB de 1932

Des codes propres au neuvième art

La nature même de la bande dessinée, où une multitude de petites images doivent être lisibles sans aucune ambiguïté pour pouvoir s'enchaîner très vite et très facilement, a poussé à ce recours systématique au stéréotype et à la caricature. C'est ainsi que, pendant longtemps, en bande dessinée, un Écossais était toujours roux et portait obligatoirement un kilt; qu'un Italien avait forcément le cheveu noir et frisé, la moustache fine et le geste vif; qu'un Allemand était systématiquement grand, gros, lourd, lent, rose et blond... Quand cette bande dessinée n'était pas l'œuvre, respectivement, d'un Écossais, d'un Italien ou d'un Allemand, of course !

Le stéréotype graphique sert avant tout à faciliter la lecture et c'est bien en ceci qu'il diffère foncièrement de la caricature. Tous deux participent cependant, d'une façon ou d'un autre, du domaine du fantasme et c'est pourquoi ils sont aussi fascinants que dangereux.

" La censure tourmente les pigeons, laissant aller les corbeaux libres " COTGRAVE

Vos contributions (8) Contribuer
zarkokakarlundi 5 novembre 2012 à 08:09
On peut bien s'imaginer que si on viendrait du Congo Belge qui a vécu une histoire colonial très violant surtout entre 1888 und 1908 selon l'exploitation de l'industrie du caoutchouk sous le régime de Leopold II on pourrait être vexé de l'accès qui Tintin donne à ce pays. Je ne veux pas parler le mot à interdire la bande déssinée, mais je veux donner parole à ceux qui se dérangent de ce tome et qui se sentent discriminés. Surtout si on s'imagine que parfois il ne faut pas beaucoup pour qu'on se sente insulté, alors si on met "Tintin au Congo" dans un pareil contexte on pourrait bien payer attention à ceux qui en sont choqués et qui protestent contre. C'est aussi une brave attitude si quelqu'un avoue quand il se sente maltraité et on fera du bien à prendre cela au sérieux.
+1
floflo97jeudi 25 octobre 2012 à 21:19
Article intéressant. J'ai déjà beaucoup trop intervenu sur le sujet du soi disant album raciste Tintin. On ne voit jamais le bien d'un album, et trop souvent le mal. Il ne faut pas oublier que Tintin vient les aider ! Et à cette époque, comme le disait Hergé dans l'excellent Tintin et moi, on ne connaissait pas beaucoup l'Afrique, seuls les colons qui revenait en Belgique racontait. Il devait racontait à l'époque ce que les gens voulait entendre, à l'heure des zoos humains, où plus de 50.000.000 de personnes avaient déj) regardé en cages des africains lors de grandes manifestations dans les années 20... Article vraiment intéressant, quoique beaucoup d'anecdotes connues.
+3
zdhgsijeudi 25 octobre 2012 à 18:50
Alors Web on fait une faute a notre cher ami Tintin !!!!
+1
biancacastafmercredi 24 octobre 2012 à 20:47
Tintin n'est pas raciste!!!!!
+2
biancacastafmercredi 24 octobre 2012 à 20:41
Bon article. Merci. Tintin est mon héros :)
+1
webmercredi 24 octobre 2012 à 17:30
Corrigé. Sorry...
+2
bouzouksmercredi 24 octobre 2012 à 16:22
@Piqui, à force de parler de Ford T, on finit par parler l'un Tintin T, nom d'un Indiana Jones ! (lol)
+2
piquimardi 23 octobre 2012 à 18:20
Bravo, voilà du "parler vrai" !
Par contre, "Tintint" avec 3 "T", ça le fait vraiment pas...
+2
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