Tintin au pays de l'or noir

Histoire

La guerre a brutalement interrompu la prépublication de cette aventure, le 9 mai 1940. À cette époque, ni le capitaine Haddock, ni le professeur Tournesol, ni le château de Moulinsart n'avaient rejoint la saga tintinesque. Huit ans plus tard, le Journal Tintin publie à nouveau cet épisode. Avec un humour génial, Hergé va réintégrer les absents de jadis dans la refonte de l'aventure qu'il entreprend d'achever. En 1950, l'album est publié. Mais le monde change, aussi en conformité avec l'actualité, une nouvelle version, quelque peu modifiée, sera proposée au public en 1971.

Les Dupondt

Boum !... Quand vot' moteur fait boum ! Comment présenter des choses graves sur le mode humoristique ? Suivez le guide ! Hergé entame son récit avec le concours des Dupondt, plus drôles que jamais. Au volant de leur vieille Citroën Torpedo, une célèbre chanson de Charles Trenet aux lèvres, ils seront bientôt les nouvelles victimes d'un étrange phénomène : les moteurs font boum ! À qui profite le crime ?

Comme à chacune de leurs apparitions, ils cumulent les bévues : en dépanneurs, ils démolissent la dépanneuse. En marins, ils ignorent les grades des supérieurs. En négligeant la culture islamique, ils échappent à la mort et ensuite à la vindicte populaire mais n'évitent pas la prison. Migraineux, ils découvrent de l'aspirine d'apparence innocente, en fait, les policiers absorbent du N 14, produit utilisé par Müller pour saboter le carburant. Les perturbations de leur système capillaire, consécutives à cette ingestion, en exprimeront longtemps les séquelles.

Une actualité qui traverse le temps

Parmi tous les récits imaginés par Hergé, celui de Tintin au pays de l'or noir est l'un des plus représentatifs de notre histoire contemporaine. Les enjeux économiques, politiques et stratégiques du pétrole servent de toile de fond à une intrigue qui a pour cadre géographique le Moyen-Orient.

Les états qui le constituent restent encore et toujours au devant de l'actualité. La paix du monde passe par là ...

Le professeur Smith, archéologue

Revenu à lui, Tintin continue sa progression dans le désert. Il surprend une vieille connaissance, le docteur Müller (voir L'Île Noire) en plein sabotage d'un pipeline. Se présentant comme un archéologue, le docteur Smith, alias Müller, travaille en réalité pour le compte d'une puissance étrangère et sert directement les intérêts de la compagnie Skoil Petroleum et du cheik Bab El Ehr.

Afin de mieux accréditer son titre d'archéologue, il expose ostensiblement sur un guéridon de son bureau, la copie d'une pièce majeure de l'archéologie mésopotamienne, le casque-perruque du Prince Meskalamdug de la 3ème dynastie d'Ur (fin du 3ème millénaire) dont l'original est conservé au musée de Bagdad.

Les retrouvailles providentielles

Camelot dans l'âme, Oliveira da Figueira s'est établi dans la capitale du Khemed à Wadesdah où il a ouvert une boutique. Tintin peut compter sur lui. De camelot ambulant (voir Les Cigares du Pharaon), il se mue ici en marchand sédentaire. Courageux et n'hésitant pas à risquer sa vie ou du moins sa réputation pour Tintin, ce Portugais volubile et sympathique compte tous les notables de la ville dans sa clientèle, sauf l'émir Ben Kalish Ezab. En échange des services rendus à notre héros, ce sera chose faite à la fin de l'histoire.

Une apparition subliminale

La Castafiore au cœur de l'Arabie khémédite ! Pour le plus grand soulagement de Tintin et des lecteurs, il ne s'agit que d'une retransmission radiodiffusée rapidement écourtée par la dextérité de Tintin.

L'Émir Mohammed Ben Kalish Ezab

L'émir Mohammed Ben Kalish Ezab, monarque puissant, l'émir dont le nom inspiré du dialecte bruxellois signifie « jus de réglisse » a de quoi surprendre. Papa gâteau, il peut aussi se montrer d'une férocité inouïe.

Capable de passer d'un état d'âme à l'autre plus vite que le vent du désert, il donne aussi l'image d'un père attentionné, toujours bienveillant vis-à-vis d'un gamin qui n'a pourtant rien de très engageant. Un docteur Jekyll qui devient Mister Hyde lorsqu'il évoque le supplice du pal pour ses ennemis ! Hergé fera à nouveau appel à lui dans Coke en stock.

Abdallah le petit nouveau

Unique pour son père  -  encore une chance qu'il n'en existe pas d'autres comme lui  -  il est un mélange de diablerie, d'arrogance et de méchanceté réunies. Personne n'échappe à sa vigilance de garnement, pas même le brave Milou. Enfant-roi, intouchable de par ses origines, Abdallah fait le cauchemar de son entourage, mais aussi celui de Tintin, du capitaine Haddock, et même du redoutable docteur Müller. Un improbable trio qui n'hésitera pas à donner gifle et fessées à ce gamin infernal. Toutefois, c'est grâce au poil à gratter d'Abdallah que Müller, gêné par les démangeaisons, va provoquer un accident et mettre hors d'état son véhicule.

Comme son père et le cheik Bab el Ehr, on retrouvera l'infernal gamin dans d'autres albums de la série. Il n'aura rien perdu de ses dons malfaisants ...

Marques déposées

Comme beaucoup d'autres albums de la série, Tintin au pays de l'or noir fait référence à de célèbres marques commerciales. La pratique est quasi récurrente en ce qui concerne le monde automobile (Tintin traverse son siècle au volant des voitures les plus diverses). Elle fait figure d'exception lorsqu'il s'agit de produits de l'industrie pharmaceutique.

Le belle inconnue

L'inconnue au fuseau rouge... Mais qui est donc cette mystérieuse inconnue toute de noir vêtue ? Seuls ses yeux de braise sont visibles, de bien beaux yeux en vérité... On a souvent dit que les femmes étaient peu présentes dans les aventures du petit reporter.

Et l'on a souvent ajouté que les seules représentantes du genre étaient de véritables caricatures. Mégères, concierges, matrones ou divas envahissantes, elles sont effectivement peu à leur avantage. Cela ne semble pas être le cas de cette femme voilée qui attire immédiatement l'attention du lecteur. La boule rouge de tissu qu'elle porte au bout d'un bâton accentue cette mise en relief. Tintin, déguisé, méconnaissable, est relégué au rang de figurant.

Association insolite

En 1938, René Magritte, peintre surréaliste belge, peint La Durée Poignardée. On y voit dans le cadre d'un intérieur bourgeois, une cheminée de salle à manger de facture classique d'où émerge une locomotive crachant sa fumée, au lieu de l'habituel tuyau de poêle.

L'association n'est pas fortuite : la chaudière de la première n'évoque-t-elle pas le fourneau du deuxième ? Il était tentant de faire le rapprochement avec cette case où l'on voit le docteur Müller surgir de sa cheminée comme un diable au milieu des flammes de l'enfer. Dans le feu ouvert, un représentant des forces du mal émerge des profondeurs, noires en l'occurrence, et... éternue !

Trois versions pour trois périodes

Tintin au pays de l'or noir connut un destin chahuté. D'une version initiale brutalement interrompue par le début de la Seconde Guerre mondiale à l'album définitif, plus de trente ans auront passé. Prépublié dans Le Petit Vingtième, cet épisode sur fond de crise pétrolière et de bruits de bottes fut brusquement interrompu le 9 mai 1940, avec le début de la Seconde Guerre mondiale. Ce sera la dernière image en relation avec cette version de l'histoire. Il faudra attendre le 16 septembre 1948 pour découvrir une nouvelle mouture, en couleurs, dans le Journal Tintin, avant l'album sorti en1950.

Le contexte historique, identique dans les présentations de 1940 et 1950, à savoir la Palestine sous mandat britannique, fit place en 1971 à un pays imaginaire, le Khemed.

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nicnolmardi 6 décembre 2016 à 11:54
Dans la version originale de "L'Or noir" (1939-40), je "tombe" sur une énième incongruité des Dupondt ... Rapportant à Tintin l'incident de l'explosion des moteurs et de l'essence falsifiée, Dupont, affichant un air aussi rébarbatif que possible, cite en latin le fameux adage policier : "Cherche à qui le crime profite" ... Enfin ... en "latin" ... agrémenté de DEUX énormes fautes !!! NON PAS : "HIC fecit QUI prodest" mais bien "IS fecit CUI prodest" ("Celui-là a fait, à qui la chose faite est utile") ...

Fautes assurément volontaires du scénariste Hergé et qui lui permet de nourrir l'approbation crétine de Dupond (quasi en forme de "Je dirais même plus") : "Oui ! Hic ! Fait celui qui proteste" !!! A quoi Dupont réplique vertement : "Mais non ! ... C'est du latin ! ... C'était la devise du Commissaire de police de la Rome antique (*) et çà signifie ... Heuh ... çà signifie ... à peu près ... "Cherche à qui le crime profite" ! ..." (OR, 6-II-1 et 2).

(*) cet axiome de Droit est bien plus certainement issu de la jurisprudence latine la plus éprouvée.

Nous avons déjà pu "goûter" dans "L'Île Noire" à propos de la fameuse exclamation de Jules César "Veni, vidi, vici !" (IN, 60-I-2) la ... "connaissance" toute relative des Dupondt s'agissant de l'Antiquité gréco-latine (lors que Dupond se réfère à "Démosthène" ou "Démocrite" pour distinguer le "d" de son nom du "t" de son alter ego !) ... Malheureusement, la présente contrepèterie ne sera pas reprise dans l'album en ses versions de 1948 et de 1971. N'y figurera que la mauvaise traduction française de l'adage latin ...
nicnolmercredi 20 juillet 2016 à 11:17
@jacquesherve : l’inter changement entre le commandant Thorpe et cet officier arabe de nationalité "khémédite" confirme pleinement le caractère "tiré par les cheveux" que j'appréhende entre les versions "1950" et "1971" en tant que se concentrant sur le montant de la prime promise pour la capture du Sheik Bab El Ehr libellée en livres sterling, soit 2000 £ (ON, 34-II-1 et 2 - version originelle de 1939-40 - ON, 17-III-3 - version 1950 - ON, 17-I-3 - version 1971 -) ... outre le fait qu'Hergé, ce faisant, "torture" quelque peu l'Histoire des relations internationales et leur évolution entre 1939-40, 1948 et 1971 ...

Car, s'il n'est que d'historique qu'en 1939-40 (année de la conception de "L'Or noir") comme encore en 1948 (*), toute opération monétaire était libellée en livres sterling dans cette Palestine placée sous mandat britannique depuis la Conférence de San Remo du 20 avril 1920 et pénétrée de plus en plus par l'immigration (l'INVASION, plutôt !) juive en dépit de l'opposition résolue des populations arabes , tel n'est absolument plus le cas en 1971, le Monde vivant alors sous la SUPRÉMATIE ABSOLUE du dollar étatsunien !!!

(*) remarquons qu'à la reprise de "L'Or noir", le 16 septembre 1948, Hergé, laissant intact les fils et les termes de l'intrigue originelle de 1939-40, fait abstraction du fait que l’État d'Israël a été proclamé le 14 mai 1948, dernier jour du mandat britannique ...

Il apparaît dès lors évident que, dans la version 1971, le montant de la prime pour la capture de Bab El Ehr aurait dû être libellée en dollar ... ce d'autant plus que le lieu géographique de l'intrigue telle qu'alors modifiée n'a plus pour cadre la Palestine/Israël mais bien plutôt ce "Khemed" que l'on imagine se situer au sein de la péninsule arabique ... Circonstance qui renvoie alors aux conséquences politico-financières de l'accord de Quincy conclu, à l'insu des Britanniques (et, en TOUT PREMIER lieu, du NAÏF Churchill qui, à force de compromissions/capitulations avec Roosevelt, a précipité l'inévitable effondrement de l'Empire britannique !) entre ledit Président Roosevelt (revenant de la Conférence de Yalta) et le roi d'Arabie Saoudite, Ibn Saoud, le 14 février 1945, accord garantissant notamment le monopole d'exploitation des ressources pétrolières arabes aux Etats-Unis en échange de la ... "protection" étatsunienne (*)

(*) les conséquences en sont plus que jamais perceptibles en cette guerre civile en Syrie fomentée par les Etats-Unis, d'accord avec les Saoudiens et les Qataris, lesquels entendent bien se payer le "scalp" d'un Bachar al-Assad "diabolisé" comme à plaisir pour avoir refusé la construction d'un pipeline pétrolier et gazier transitant par la Syrie et reliant le Golfe à l'Europe (tout en réduisant le Yémen à merci par la Terreur) !!!
jacqueshervemardi 19 juillet 2016 à 22:22
On se demande si ce ne seraient pas les Arabes qui auraient dénoncé les trois ravisseurs de Tintin aux Britanniques car après être pris par les Arabes on les voit peu après aux mains des Britanniques.
jacqueshervemardi 19 juillet 2016 à 22:20
Effectivement la version 1950 est la plus intéressante. Dommage qu'on ne sache pas ce que deviendront les trois hommes ayant enlevé Tintin par erreur dont leur action avait pour but de libérer leur ami Goldstein. Notons qu'il y a de quoi faire un rapprochement entre le Commandant britannique Thorpe et son homologue dans la version 1971. Ne trouvez vous pas que l'officier arabe recevant les Dupondt ressemble au commandant britannique ?
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nicnolmardi 19 juillet 2016 à 15:17
@jacquesherve : personnellement, je préfère de TRÈS LOIN la version 1950 réunissant le grand mérite de la spontanéité et de la crédibilité en tant que s'inscrivant dans un contexte historique RÉEL. Soit, la lutte "triangulaire" (et déjà sans merci !) opposant les Britanniques (assurant le mandat sur la Palestine conféré à la suite de la Conférence de San Remo du 20 avril 1920), les Juifs de l'Irgoun (authentiques terroristes recourant aux assassinats comme aux attentats à la bombe ... passés depuis à ... "l'honorabilité" internationale du fait de la reconnaissance d'un État d'Israël et la victoire militaire de 1948) et les tribus arabes, spoliées par les uns comme par les autres :

1° par les Britanniques qui, conformément à la tradition que s'est ménagée la "Perfide Albion", n'ont pas tenu les mirifiques promesses faites au chérif Hussein en 1915 d'un grand royaume arabe, concluant avec les Français les accords secrets "Sykes-Picot" (dont on s'est bien gardé d'évoquer le centenaire en mai dernier) ;
2° par le sionisme Juif, s'emparant par la corruption ou par la force de terres qui, en dépit de revendications historico-bibliques, ne leur appartenaient nullement, près de deux mille ans s'étant écoulé depuis la diaspora !!!

En outre, était évoquée AVANT "l'Affaire Tournesol" (et même l'aventure lunaire où le thème en est plus que suggéré), les débuts de la guerre froide résultant du "verdict" de la Seconde guerre mondiale et du partage des zones d'influence entre l'Est et l'Ouest qu'exprime la lutte pour le contrôle des colossales ressources pétrolières du Moyen Orient entre :

1°la "Skoil Petroleum", représentée par le Dr Müller, ancien agent de l'Allemagne nazie dans le version originale de 1939-40, passé à l'Est après 1945 (il y en eut, de fait, même si la grande majorité des anciens nazis sont "passés à l'ouest", commençant une nouvelle "carrière" aux Etats-Unis, à la CIA ou à l'OTAN) ;
2° une Compagnie anglaise, incarnant l'Ouest, par le biais du mandat britannique même finissant, l'alliance étant totale entre Britanniques et Américains en une commune soviétophobie (muée de nos jours en russophobie) ...

Dans le version finale, cette réalité de la guerre froide est bien moins préhensible de par les péripéties de la lutte entre l'Emir Ben Kalish Ezab en relations de contrat avec "l'Arabex" (que l'on imagine sous contrôle étatsunien bien qu'il n'en soit NULLEMENT fait mention) et le Sheik Bab El Ehr, nationaliste arabe aux motivations politiques paraissant relever d'un temps révolu (celui des luttes tribales antérieures à l'espèce "d'unification" préconisée par Lawrence d'Arabie) et qui n'est pas même allié au Dr Müller (comme ce sera le cas dans "Coke en Stock" ... aux dépens de la dimension mythique acquise par ce dernier dans "l'Or noir" !) ... Luttes qui paraissent bien éloignées de la réalité du monde arabe (aux inexpiables divisions religieuses entre sunnites et chiites) et paraissent bien plutôt relever erronément des mœurs de ces Coups d’État à répétition propres aux républiques bananières d'Amérique latine !!!

La liaison "forcée" entre les pages primitives conçues en 1939 jusqu'au 10 mai 1940 (la guerre, déclarée par la Grande Bretagne et la France à l'Allemagne, le 03 septembre 1939, ne concernait pas encore la Belgique), celles de la seconde partie, composées en 1949, et la version remaniée en 1971, apparaît même à ce point "tirée par les cheveux" qu'Hergé a omis de supprimer cette mention du "Président du Conseil" (ON, 9-III-3) lors que cette fonction, effective en 1939-40 comme en 1948-49 sous les IIIème et IVème républiques, soit à l'époque de la conception originelle puis de l'achèvement de "L'Or Noir" en sa première version, était désormais hors de saison depuis 1958 !!! Détail "révélateur" qui paraît relever d'un "Acte manqué" ...

Ne parlons pas du graphisme, offrant au lecteur un saisissant hiatus stylistique entre les pages conçues en 1939-40, reprises en 1948-49, celles de la seconde partie de l'album, composées en 1949 et les quelques planches redessinées en 1971 (ON, 6-IV-1 à 18-IV-3) concomitantes à celles de "L'Île Noire" deuxième version (1966) et résultant des "humeurs" de l'éditeur britannique auxquelles Hergé a été bien mal inspiré de céder ... Il n'est que de comparer les deux vignettes de l'arrestation de Tintin ou de considérer la vieille guimbarde des Dupondt (une Citroën 5 CV) ou les autres véhicules, tous datant de la fin des années '40 et "jurant" avec le "modernisme" des vignettes "1971", pour s'en convaincre !!!
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jacqueshervedimanche 19 juin 2016 à 09:23
Votre édition ou version préférée ?

La version inachevée ?

La version de 1950 ?

La version de 1971 ?

Les plus anciennes présentent la particularité d'être proches de l'actualité de l'époque. La nouvelle met seulement en avant le conflit Bab El Ehr / Ben Kalish Ezab.

Hergé préférait la dernière version. Notons aussi que le Commandant britannique Thorpe a servi de modèle pour son homologue arabe page 17 de l'édition de 1971.

Même dans la nouvelle édition on remarquera la reprise de quelques vignettes de 1940 dont celles d'un avion qui survole le camp de Bab El Ehr... avec la cocarde britannique remplacée par les emblèmes de l'Emir.
nicnolmardi 26 mai 2015 à 16:08
Oliveira da Figueira "complice" du Professeur Smith ... il ne faut tout de même pas ... "exagérer" !!! De ce qu'il pense du pseudo "archéologue", il le dit d'emblée en réponse à la question d'un Tintin avançant prudemment ses pions (comme aux échecs) et se faisant passer, en guise d'entrée en matière, comme s'occupant lui aussi d'archéologie :

" A propos, vous qui devez le connaître, comment est-il le professeur Smith ? ... Sympathique ?
" A parler franc, non, pas du tout ... C'est un homme dur et cruel" (OR, 41-III-2) ...

Plus loin, il explique en quoi consistent ses relations avec la "maison" du Professeur Smith :

" Seulement, il est très riche, et je suis son principal fournisseur ... Alors, vous comprenez (*) ... J'ai d'ailleurs la clientèle de tous les notables de la région ... Non, pas de tous, hélas ! ... Il me manque celle de l'émir..." (OR, 43-I-3).

(*) on comprend !!!

Quant à sa connaissance de l'enlèvement d'Abdallah, elle relève, comme on dit, de la "rumeur publique" : "Oh ! mais, vous l'ignorez sûrement : il vient d'être enlevé !" (ON, 43-I-3) ... Rien que l'interjection "Oh !", que suit la conjonction "mais" renforçant l'exclamation et la réponse, suffit à le démontrer ...

Sa ... "complicité" est conforme à ce que nous connaissons du personnage, au demeurant éminemment sympathique, depuis "Les Cigares du Pharaon" : l'INTERÊT COMMERCIAL (notons que, dans la version originale, trafiquant d'armes en concurrence avec la nébuleuse de Rastapopoulos, il était "éliminé" pour la cause) ... Un intérêt commercial qui, par delà une commune sympathie ("Diable d'homme ! Toujours le même ! Il est parvenu à lui vendre une paire de patins à roulettes !" - ON, 41-I-2 - et "Tintin ! ... Cà par exemple ! ... Quelle magnifique surprise ! ... Ah ! mais il faut arroser cela ! ... - ON, 41-II-2 -), constitue la raison pour laquelle il accepte de ... se faire le complice de ... Tintin !!! C'est que ce dernier lui tend l'appât auquel le commerçant Oliveira ne saurait résister : "devenir le fournisseur attitré de l'émir Ben Kalish Ezab" s'il l'aide "à retrouver le prince Abdallah et, pour cela, (le) faire pénétrer chez le Professeur Smith ..." - ON, 43-II-1 et 2 - ... Outre le fait que la perspective constituerait "le couronnement de (sa) carrière", la réponse d'Oliveira ("Chez le professeur Smith ? ... Quel rapport ? ... Enfin si vous voulez ...") et ce qui va s'ensuivre, démontrent à nouveau son "innocence" !!!

Oliveira va si bien l'aider qu'il va s'appliquer, avec "sa faconde coutumière", à broder "un récit interminable, à rebondissements, pour retenir l'attention des serviteurs de Müller pendant que Tintin explore la propriété. "Ce récit en pointillé, dont Hergé ne nous livre que des fragments distillés sur quelques neuf pages (ON, 43-III-3 - 44-IV-1 - 48-I-2 - 51-III-2), semble passionner ses auditeurs. Il est vrai qu'Oliveira s'échauffe en parlant et met de plus en plus de conviction dans son jeu. La relative frustration ressentie par le lecteur, maintenu dans l'incapacité de reconstituer l'histoire, est largement compensée par le plaisir pris à observer les mimiques du bonimenteur et de son auditoire" (Thierry Groensteen) ... "Parodie du mythe de l'enfant trouvé : celle d'un orphelin (Tintin lui-même, présenté comme son "neveu Alvaro") qui se trouve pris dans une suite d'aventures abracadabrantes" (Jean-Marie Apostolidès) !!!

Le récit ... abracadabrantesque ... interrompu par l'irruption de Mourad brandissant une mitraillette et "mobilisant" Daoud et Abdul (ON, 51-III-3), Oliveira dévoile un autre trait de son caractère : une propension certaine à la pleutrerie : il s'esquive, prétextant un "rendez-vous qu('il) avait oublié" (ON, 51-IV-1) ... C'est qu'il n'est pas donné à tout le monde d'être un héros comme Tintin ... Plus tard, dans "Coke en Stock", on le verra bien plus à son avantage ... Et, bien que le scénario n'en fasse pas état, on peut même se demander s'il n'aura pas alors encouru quelque représaille, quelque condamnation du chef de Müller, devenu "Mull Pacha" ... C'est que, vendeur de cruches (CES, 25-III-1) il ne peut qu’être soupçonné après le témoignage de cette "Fatma de prisunic" (version originale devenue "Bayadère de Carnaval" dans la dernière - CES, 26-I-1 -) qui a … "démasqué" Haddock au puits (CES, 25-IV-3 -) ... En tout cas, soyons certains qu’il demeure vivant : Hergé nous donne "de ses nouvelles" dans l'avalanche de télégrammes de "félicitations" adressés à Haddock à l’occasion de l’annonce de son pseudo "mariage", le sien étant ainsi libellé : "Mes plus enthousiastes félicitations" (BLC, 28-IV-3) !!!

Quant à Müller lui-même, j'ai précédemment fait part de mon regret qu'il "régresse" à ce point !!! Car, incomparablement plus que Rastapopoulos (dont la vulgarité est évidente dès le début et qui ne doit son "omnipotence" qu'à son FRIC), il est vraiment LE bandit de "dimension" des aventures de Tintin qui soit nanti d'une telle personnalité, d'un pareil magnétisme (son regard !) ... qui ait une telle "classe" !!! Il disparaît, hélas, après "Coke en Stock" ...
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jacqueshervemardi 12 mai 2015 à 19:01
Pourquoi la seconde version a t elle supprimé l'enlèvement de tintin par l'Irgoun et l'a remplacé par un enlèvement par des rebels arabes? ==> Notons que les rebels arabes étaient aussi présents dans la version de 1940 inachevée et dans l'édition de 1950. A l'écriture de l'album reprise durant la seconde moitié des années 40, Hergé avait situé l'action sans doute en 1947 ou peu avant l'indépendance de l'Israël en 1948 , d'où la présence des Britanniques d'un côté et de l'autre des Juifs de l'Irgoun revendiquant leur indépendance. Ces éléments pouvant entraîner de la polémique , Hergé fut amené à la fin des années 60 à remodeler la partie maritime et l'arrivée au Moyen Orient via le Khemed , dirigé par l'Emir avec pour rival Bab el Ehr qui veut le renverser, cette rivalité étant aussi présente dans la version de 1950. Si Hergé préférait la version de 1971 car simplifiée et plus en harmonie avec Coke en Stock, les versions précédentes restent un peu plus intéressantes car elles font référence à l'actualité de l'époque.
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jacqueshervedimanche 10 mai 2015 à 09:29
Notons que le Senhor Oliveira qui aidera Tintin apparaît comme un complice du Pr Smith en faisant du commerce avec lui et ses domestiques. Cependant, le marchand portugais reconnaît que le Dr Müller est peu sympathique. Reste à savoir s'il était vraiment au courant de l'enlèvement d'Abdallah par le Pr Smith.
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jacqueshervedimanche 10 mai 2015 à 09:25
On notera dans cet album un portrait très réussi du Dr Müller qui est presque en harmonie physiquement avec le Capitaine Haddock en raison de sa barbe qui a remplacé la moustache et la barbiche qui lui donnait un air de Lenine avec son regard froid. J'aime beaucoup la case où il dit "Il me paiera cher ce vieux hibou" où il a un petit air du capitaine avec la cravache. Le palais de Wadesdah ne lui donne -t-il pas un air respectable proche de celui du Capitaine Haddock à Moulinsart ?
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nicnolmercredi 15 avril 2015 à 10:44
« Une crème d'homme cet émir ... Ce n'est pas comme son chenapan de fils ! ... Quelle peste que ce prince Abdallah ! ... » (ON, 43-I-3).

Tel est le jugement porté par le Senhor Oliveira da Figueira à l'encontre de l'unique figure enfantine NEGATIVE de l'univers tintinien (hormis le triste morveux de Séraphin Lampion - "tel père, tel fils" ! - apparaissant brièvement à la fin de "L'Affaire Tournesol") à ce point NEGATIF d'ailleurs qu'il se situe à l'extrême opposé de Coco, du fils du maharadja, de Tchang, de Zorrino ou de la petite Miarka !!! Et le moins que l'on puisse dire est qu'il est pleinement justifié, ce gamin de m .... s'attachant à faire démentir le symbolisme attaché au prénom qu'il porte ("serviteur de Dieu", en arabe) et paraître voué à servir son démon intérieur (ses traits, toujours marqués de rictus négatifs, en disent long, à cet égard) !!! "Providence" des magasins de farces et attrapes (pétards, amorces, cigares et cigarettes explosifs, boîtes d’allumettes, appareil photographique ou horloge truqués, poil à gratter, poudre à éternuer, revolver à encre ou à eau ...), tout lui est en effet bon pour semer le désordre et répandre la terreur sur son passage, du palais de l’émir (pour ce dernier, cela ne fait que concourir à y «mettre un peu de vie » - ON, 40-II-3 -), au désert en passant par le repaire de Müller (plus tard, à Moulinsart et, plus tard encore, dans l'Alph Art, bouleversant l'interview de son père dans un studio de télévision) ...

"Dur, égoïste, pourri par un père faible, le jeune prince dissout les pôles opposés du Bien et du Mal en les rendant équivalents. C'est la fonction dévolue aux farces qu'il sème partout où il passe, comme pour laisser une marque diabolique de son existence sur le monde dont il veut se venger. Contrairement à Tintin, Abdallah possède une famille, un père surtout, qu’il déteste secrètement. Chaque fois que l’émir s’empare d’un objet, spécialement ceux que la civilisation exige qu’on offre, comme les cigarettes, les cigares ou les allumettes, sa capacité de donner, donc de se conduire comme un roi, se trouve anéantie parce que l’objet lui explose entre les doigts. Le fils empêche le Père de se conduire comme tel et, en bon bâtard, il cherche un substitut paternel plus conforme à ses goûts. Il le trouve en la personne du capitaine Haddock, en qui il voit un ancêtre « farceur » digne de lui. Chaque maladresse de Haddock est en effet interprétée comme une bonne blague, attitude que reprendra Séraphin Lampion."
(…)
"Dès qu’Abdallah s’immisce quelque part et il se faufile partout, la tragédie dégénère en chienlit …"
(…)"… l’action d’Abdallah réduit le Bien et le Mal à n’être que deux apparences qui s’équivalent et qu’il peut manipuler." (Jean-Marie Apostolidès - "Les Métamorphoses de Tintin").

Concédons néanmoins à Abdallah le fait que l’amour exclusif, inconditionnel et aveugle que lui porte son père concourt puissamment à sa conduite ET à cette animosité secrète distinguée par Jean-Marie Apostolidès. C’est que, tout à la dévotion du garnement (au point de susciter la rancœur de ses plus proches conseillers, tel "Youssouf Ben Moulfrid" - ON, 38-IV-I - et d’avoir fait perdre la raison au peintre ayant composé le portrait officiel du jeune prince ... « devenu fou peu après » - ON, 39-IV-1-) -, l’émir a abdiqué toute préséance et dignité paternelles !!! Et ses inépuisables épanchements affectifs (« petit trésor », « cher enfant », « cher petit ange », « pauvre cher petit chérubin », « adorable bambin ») s’augmentent d’une logorrhée empruntant au règne animal et/ou à l’art culinaire précieux des épithètes telles que « cher petit agneau », « petit trésor », « petit oiseau en sucre », « petite gazelle », « petit gâteau de miel », « petit chou à la crème », « cher petit oiseau des îles », « cher petit agneau », « petit trésor en sucre », « petit agneau en sucre », « trésor en chocolat », « petit oiseau en confiture de rose », (dans "Coke en Stock", il sera un « pur saphir » et un « oisillon en massepain - ou sucre candi - » dans "L’Alph-Art" - l'esquisse du script révèle que le choix n'était pas fait) … lors que l’agacement passager ou la colère lui soufflent (rarissimement !) des qualificatifs bien plus proches de la vérité : « petit coquin », « petit diablotin », « petit démon », « misérable petit ver de terre » ... bien vite démentis par le repentir de l'avoir « injustement soupçonné » (ON, 39-IV-3) !!!

Il ne saurait y avoir nulle affinité (même provisoire) entre lui et Tintin, lequel utilise les grands moyens pour le réduire à une toute provisoire obéissance - ON, 51-II-1 - (gageons que c’est la toute première raclée qu’il reçoive de sa jeune vie - il a six ans -) ... Le galopin se souvient alors qu’il a un père « émir » et menace son "dompteur" de ses foudres (la bastonnade, l’empalement, la décapitation) !!! Attitude d’opportune régression œdipienne à laquelle nous avons tous été confronté, sur les cours de récréation de notre propre enfance … Mais qu’Haddock (après Müller lequel, en guise de « crème glacée », a souffleté le gamin au visage - ON, 56-II-2b -) lui administre à son tour une correction mille fois méritée (ON, 58-III-3) - les éclairs de chaleur auréolant la main du capitaine ... la satisfaction dont fait montre Milou !!! - et voici que le « petit agneau en sucre » lui voue (provisoirement !) une affection qu’il refuse ensuite (et très significativement !) à son père («Woin ! Woin ! Woin ! J’veux rester avec Mille-Sabords, tonnerre de Brest ! … » - ON, 61-I-2, 3 et 4) … dans la perspective de "maladresse" distinguée par Jean-Marie Apostolidès (« Encore ! … Encore brûler ton nez ! …» - ON, 61-II-1 -) ...

Toutefois, assurer que cette affection soit sincère et durable, c’est mésestimer pleinement l’attitude, toute de méchanceté, qu’il manifeste d'emblée à son égard dans "Coke en Stock" en les savantes préméditations représentées par le sceau en équilibre au-dessus de la porte d’entrée (si manifestement destiné au capitaine qu'il a "délégué" Milou, ridiculement engoncé dans une cape, afin de distraire Tintin) et du « cadeau » de bienvenue (comme l’émir, Haddock tombe alors dans le panneau et susurre un « brave petit cœur, va ! » que mouille une larme d'attendrissement - CES, 5-III-2 - ... avant que d'être copieusement aspergé par le "coucou" truqué) … Méchanceté qu’illustre pleinement la grimace vengeresse qu’il lui adresse pour le narguer (CES, 6-IV-2) !!! Combien regrettable alors le fait que « Hassim, serviteur de Son Altesse Abdallah » (CES, 6-I-1) soit présent pour empêcher que se renouvelle la mémorable tripotée de "l’Or Noir" (« Toi pas toucher au fils de mon Emir », CES, 5-IV-3) !!! Car de pareils actes d’autorité lui feraient le plus grand bien sur le chemin d'un nécessaire (et urgent !) redressement !!! Il remettra cela en une non moins savante préméditation, celle du pétard à retardement glissé dans son fauteuil en guise « d’adieu » à son « cher Milsabor » (CES, 61-IV-1a et 4) !!!

Il reste qu'Abdallah procède pleinement du GENIAL humour hergéen, intégré qu'il est dans le "thème et variations" des explosions et autres éternuements sonorisant "l’Or Noir" !!! Prenons acte cependant, en guise de "conclusion", à quel point nos sociétés, de par la "volonté" de nos "guides" politico-psycho-pédagogues, sont devenues on ne peut plus de l'espèce "Ben Kalish Ezab" : car la moindre "correction" administrée au moindre de nos "chers petits anges" est désormais passible de sanctions pénales !!! Notre temps, c’est celui de 'l’Enfant-Roi Abdallah" ... auquel il faut d'URGENCE une "Super Nanny", père et mère ayant tous deux démissionné !!!
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nicnolvendredi 17 octobre 2014 à 16:58
S’agissant de la question du saisissant contraste existant entre la vision du château de Moulinsart photographié menaçant ruines à la fin de "L’Or Noir" (ON, 62-I-1) et sa restauration au début d’ "Objectif Lune" (OL, 1-I-1 et 3) et des ressorts cachés de cet énorme hiatus , il y a lieu de mesurer les conséquences de la distance temporelle entre la conception de l’Or Noir en 1939-40 et son achèvement en 1948-49 … C’est qu’entretemps, pas moins de SIX albums ont été composés, faisant entrer dans l’Univers de Tintin deux protagonistes devenus aussi "incontournables" que le capitaine Haddock et le professeur Tournesol ET le château de Moulinsart … Dans le cadre de l’achèvement, il convenait dès lors de les inscrire, EUX et LUI, de la manière à la fois la plus anodine et la plus édifiante possibles …

Pour le capitaine Haddock surgissant comme un diable d’une boîte (ON, 55-II-2), Hergé a recours à une manière à la fois simple et GENIALE : empêcher l’explication de seulement avoir lieu ... D’où, la fameuse formule "C’est à la fois très simple et très compliqué" (c’est le moins que l’on puisse dire !!!), retentissant à quatre reprises, interrompue aussitôt par les circonstances de la poursuite de Müller avant que de se perdre une cinquième fois et définitivement cette fois dans l’explosion du cigare fusée, don d’Abdallah !!! Pour Tournesol, sa présence s’incarne (*), suggérée par le biais de cette fameuse photo (ON, 64-I-2) fournissant l’opportunité de "glisser" par allusion la question du château de Moulinsart, en sa qualité de savant (requis par Tintin d’en percer le mystère, il s’attelle à la découverte des propriétés physico-chimique du N 14 et à la composition d’un remède à l’explosion capillaire des Dupondt) et la mise en évidence, apparemment anodine, dans le cadre de ces expériences, de deux des traits définissant au mieux sa personnalité depuis son apparition - l’inconséquence et l’insouciance - ce d’autant plus que l’état du château « après les premières expériences » implique des dégâts bien plus graves ("Il y en a donc eu d’autres" se lamente Haddock - ON, 62-I-3 -) …

(*) notons que dans la version parue dans le Journal Tintin du 16 septembre 1948 au 23 février 1950, il est fait allusion à Tournesol en page 23 quand Tintin utilise deux baleines d'un parapluie trouvé miraculeusement dans le désert en guise de coudrier pour trouver de l'eau ... Ce fait, assez invraisemblable, il faut bien le dire, ne sera pas repris dans la version finale ...

La résolution de cet hiatus, son élimination, se préparent par le fait que, le moment de colère passé, la question de Moulinsart ne semble plus du tout soucier Haddock que l’on voit, dans les dernières vignettes, se la couler douce dans les fauteuils de l’émir … et se ramasser le pétard "résolutif" en pleine figure dont l’explosion n’est que l’écho des multiples détonations sonorisant tout l’album … manière de déjà banaliser celles des recherches explosives de Tournesol à Moulinsart. A ce point même qu’au début d’Objectif Lune, le laconisme dont il fait preuve relativement aux dégâts causés à son "beau château" (ON, 62-I-2) ne laisse pas de surprendre ("Je vois que le château a été restauré" - OL, 1-I-3 - point final -), la seule allusion, indirecte, aux dégâts perpétrés se situant dans ce "A propos, comment va ce cher Monsieur Tournesol" … La locution conjonctive "à propos" ne remplit même pas sa fonction de remémoration soudaine : elle n’est employée qu’en guise de parenthèse, Hergé évacuant au plus vite la question des circonstances de cette restauration … en faisant repartir presque aussitôt ("Deux jours plus tard" - OL, 2-III-2) Tintin et Haddock en Syldavie … où Tournesol les attend …

De cet hiatus, je distingue au moins une explication : la GUERRE, dont la menace a conditionné l’intrigue de l’Or Noir, et ses conséquences. C’est que, plus que jamais, Hergé a alors été à l’écoute de la politique et des événements internationaux de son temps … à tel point qu’on voit mal comment, à la suite du désastre de mai-juin 1940 et de l’occupation, il eût pu continuer une intrigue offrant une telle transparence entre la fiction et la réalité du moment !!! Dès lors, Moulinsart en ruines paraît s’inscrire symboliquement dans la réalité même de la guerre (significativement, la photo présente un cadre sinistrement hivernal en rapport avec la Mort (*) ) et de ses destructions mais aussi concentrer le désarroi de Hergé aux sortirs de cette même guerre, quand il s’est trouvé en butte avec les persécutions imbéciles d’une certaine "Résistance" …

(*) dans son cycle choral a cappela "Un soir de neige" tiré de poèmes d’Eluard, Francis Poulenc en a capté l’essence en des harmonies lugubres et glacées.

Le laconisme et la quasi indifférence de Haddock relativement au renouveau de Moulinsart au début d’Objectif Lune retentissent alors de la volonté de rupture d’Hergé avec un certain passé éminemment douloureux ; une "tabula rasa", un authentique refoulement (la reprise de l’"Or Noir" est contemporaine à un état dépressif persistant). En témoigne le fait qu’il emmène au plus vite ses héros vers « autre chose » de radicalement neuf ("Tournesol décolle" a-t-on pu écrire). Ils s’inscrivent aussi cependant dans le cadre de faits d’ordre privé : la détérioration de plus en plus prononcée du couple qu’il forme avec Germaine Kieckens … la brève liaison avec la fille d’une amie de sa femme au cours de l’été 1948 … l’achat d’une maison à Céroux-Mousty, le 16 décembre 1949 … Toute l’aventure lunaire se passe en dehors de Moulinsart (et ce ne sont pas les aspirations de Haddock à y rentrer fût-ce en se jetant dans l'Espace sous l’empire de l’alcool - au risque de devenir un "satellite d'Adonis" - qui y changent quelque chose) … La vraie réconciliation de Hergé avec Moulinsart aura lieu dans "L’Affaire Tournesol". C’est à partir de cet album qu’il y installe Tintin … Et à ce moment (1955), commence l’amour-passion avec Fanny Vlaminck …
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jacqueshervevendredi 19 septembre 2014 à 01:59
Pourquoi la seconde version a t elle supprimé l'enlèvement de tintin par l'Irgoun et l'a remplacé par un enlèvement par des rebels arabes?===> Tout simplement en raison de l'introduction du récit dans l'édition anglaise où il avait déjà été demandé à Hergé de modifier "L'île noire".
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jacqueshervemardi 14 janvier 2014 à 00:11
@nicnol : Oui, effectivement, la case page 3 où apparaît le Capitaine Haddock a été ajoutée lors de la publication en album.

On se demande si Hergé - le récit n'ayant pas été prévu pour le Capitaine Haddock - n'avait pas songé à mettre au point son personnage à travers le capitaine du Speedol Star.

Hergé préférait la version de 1971 qu'il jugeait simplifiée au niveau du récit. Mais rien ne vaut l'ancienne version.
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nicnolmardi 10 décembre 2013 à 16:17
Quant au pourquoi de la présence à l'avant plan et à l'identité de "la belle inconnue" (ON, 41-III-2), lors que Tintin se situe en retrait ... ne serait-ce pas une allusion secrète à Rosanna, la jeune fille de 18 ans, fille d'une amie de son épouse Germaine Kieckens, avec laquelle Hergé a eu une brève liaison amoureuse (sitôt avouée) au cours du séjour en Suisse de l'été 1948 ... quelques semaines avant la reprise de "Tintin au Pays de l'Or noir" ... ? Cette hypothèse serait illustrée par ces "yeux de braise" (dans le dessin, appartenant manifestement à une jeune femme) et cette "boule rouge de tissu au bout d'un bâton" (un fuseau ... brandi) ... Aussi ce tchador qui la revêt, d'un noir insondable et l'émeraude qu'elle porte à l'annulaire de la main gauche (doigt de l'alliance) que les mythes antiques attribuent à Vénus, déesse de l'amour (l'émeraude constituera la clé de l'énigme dans "Les bijoux de la Castafiore" composés à l'époque où Hergé vit pleinement sa relation avec Fanny Vlamynck, sa future seconde épouse) ...

C'est qu'aussi, le symbolisme du fuseau, d'espèce sexuel en tant qu'abstraction du sexe mâle, est lié à la notion de nécessité, de destin irréductible ; sa blessure (souvenons-nous de "La Belle au Bois dormant"), signant le franchissement d'un interdit sexuel tel que, pour le catholique Hergé, l'adultère ...
nicnolmardi 10 décembre 2013 à 15:22
@jacquesherve : votre hypothèse du capitaine Haddock secrètement missionné auprès de l'Emir Ben Kalish Ezab est TRÈS séduisante !!! En effet, en page 3 de l'album, on voit apparaître le capitaine (et, derrière lui, un Nestor passablement déprimé !) sur UNE SEULE case (ON, 3-I-3), téléphonant à Tintin et lui lisant la convocation du "ministère de la Marine" lui intimant l'ordre de "prendre le commandement du cargo "Untel" (le nom doit rester secret) où de nouvelles instructions (lui) seront données". De ces "instructions" ... MYSTÈRE ... demeuré à jamais insondable par delà la FIN de l'album !!! Demeurera pour toujours la savoureuse et GÉNIALE anaphore - "c'est à la fois très simple et très compliqué" - exprimée à quatre reprises (ON, 55-II-2, 55-III-1, 56-III-2, 62-III-2) ...

Comment ne pas imaginer que Haddock, devenu un personnage "connu" (et respectable, depuis qu'il est sorti de l'enfer de l'alcoolisme) en tant qu'ami du "célèbre reporter Tintin", ait été chargé de quelque prise de contact ou mission économico-politique auprès de l’Émir (lequel, au cours de sa première rencontre avec Tintin, évoque la société anglaise exploitant "les terrains pétrolifères situés sur (son) territoire" et que l'on devine très importants) ... ? Le fait qu'il surgisse ainsi, armé, à la tête des soldats de l’Émir ("En avant ! ... Allons-y ! ..." ON, 55-I-4 - 55-II-2), constitue pour le moins une présomption de preuve ... et une autre ÉNIGME tout aussi inexplicable (et inexpliquée) que les fameuses "instructions" ci-dessus évoquées !!!

Notons toutefois que, dans la première rédaction de la seconde version (celle parue dans le journal Tintin du 16 septembre 1948 au 23 février 1950), le capitaine Haddock ne fait sa soudaine apparition qu'en page 55 ... Aucune évocation de lui en page 3 ...
jacqueshervejeudi 5 septembre 2013 à 00:10
Si Abdallah est un gamin insupportable on note toutefois un certain attachement au Capitaine Haddock dont il reprend sa réplique culte : Mille Sabords. Cela suppose que le gamin ait un bon fond.
jacqueshervesamedi 24 août 2013 à 15:17
On peut supposer que le Capitaine Haddock ait eu pour mission à travers sa mobilisation de négocier avec l'Emir Ben Kalish Ezab. C'est pour cela qu'il réapparaît lorsque celui-ci est à l'entrée du domicile du Pr Smith (Dr Müller).

A noter à la page 37 une des cases lorsque le Dr Müller sort du palais de l'Emir qui fait penser au Capitaine Haddock dans les 7 boules de Cristal (il a une cravache en main et une tenue conçue pour faire du cheval).

jacqueshervesamedi 24 août 2013 à 15:12
Je n'aime pas trop l'édition de 1971 contrairement à Hergé qui trouvait l'histoire simplifiée et meilleure. Cependant, on appréciera les dialogues entre le Dr Müller et Abdallah.
biancacastafjeudi 19 juillet 2012 à 21:59
Excellent:)
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